07 octobre 2008

Déclic

SENSATION 15

Je marche seule sur le trottoir.

La nuit.

C’est la nuit parce que c’est l’hiver.
Pas la nuit parce qu’il est tard.
Le début du soir, vraiment. L’heure de passer à table en famille.
Dans quelques mois, il y aura du soleil à cette heure-là.
Pourtant, aujourd’hui, nuit noire.

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Un claquement. Un déclic. Un feulement de métal.
Et comme un écho, encore une fois. Exactement la même succession sonore.
Ce ne sont pas les bruits habituels de la ville, de cette rue, à l’angle de celle où j’habite.

Rien de connu.
Rien de familier.
Rien d’identifiable.

Dois-je me retourner ou serait-ce montrer de façon trop flagrante une inquiétude, donc ma faiblesse ?

Je ne vois rien.
Rien devant, dans la rue ouverte. Rien en face, de l’autre côté.
Et plus j’avance, plus la part invisible dans mon dos grandit.

Et puis, à la lisière de l’œil, un mouvement.
Sur le trottoir d’en face justement.

Une femme, petite, cheveux grisonnant, parka bordeaux et pantalon noir.
Elle file vite, droit. Etrangement stable et comme immobile.
Juste derrière elle, un homme, haut, cheveux blancs, parka rouge et pantalon noir.
Il file vite, droit. Etrangement stable et comme immobile.

Ils ont tous deux la même posture, portent les mêmes couleurs.
Tels des flamands roses, ils sont sur un pied, une unique jambe dressée qui les porte chacun.
L’autre est repliée à l’arrière, posée.

Déjà ils sont à ma hauteur.
Ils me dépassent.
Ils avancent bien plus vite que moi.

Sur leur trottinette.

ViV

22 juillet 2008

Aleph

EMOTION 7

J’ai vu « le lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l’univers (...). »
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J’ai vu la particule qui n’a plus de matière et que l’on nomme poussière,
j’ai vu Marie en sa petite robe de fête,
j’ai vu l’horizon déchiqueté dans les crocs des vautours,
j’ai vu le pourpre ruisseler du cœur de la cicatrice,
j’ai vu la puissance et la gloire,
j’ai vu la douceur de ton con,
j’ai vu la foudre originelle,
j’ai vu la pulpe de mes dents,
j’ai vu le camélia éclore dans les décombres.
J’ai vu notre enfant qui ne naîtra pas,
j’ai vu la sève palpiter en chaque chose,
j’ai vu le bourreau ficher sa hache dans ma nuque,
j’ai vu les viscères nacrées du frère sans sépulture,
j’ai vu la vierge en son bûcher,
j’ai vu leurs ongles dans les murs.
J’ai vu Franz arracher une à une les pattes des libellules,
j’ai vu l’or de l’ignorant,
j’ai vu la perle de sang au museau de la musaraigne,
j’ai vu le sang des victimes désaltérer la terre trop aride,
j’ai vu la proie équarrir le prédateur.
J’ai vu le cristal de ton rire empoisonner mon sang,
j’ai vu le silence des ancêtres,
j’ai vu la mère étrangler ses enfants,
j’ai vu hennir les ouragans,
j’ai vu la procession appliquée des fourmis.
J’ai vu l’ordre dans le néant,
j’ai vu la mélancolie des pierres.
J’ai vu le crépuscule des Dieux.
J’ai vu l’aurore aux doigts de fées.

Je vois la mort me sourire de son infinie tendresse.

ViV

Citation initiale extraite de L'Aleph de Jorge Luis Borges

25 février 2008

Parce que

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EMOTION 6

Plus tard,
alors qu’elle avait tellement besoin de partager avec lui sa confusion sans s’y autoriser,
il eut cette phrase :
« Tu peux me parler de moi comme si j’étais quelqu'un d’autre. ».

Cela libéra ses mots.

Voilà quel être était cet homme.

ViV

07 janvier 2008

Pulpe

SENSATION 14

Dimanche Soir. Quai de métropolitain. Sous-terrain et déserté.
Une rose pourpre.

A l'incarnat cérémonieux, ourlé du velours bleuté des apparats de la nuit.
Pétales veinés, denses et profonds. Charnus.

Invitante et dangereuse.
Végétale cannibale.
Sève. Sang.

Tige longue, nue. Sans aucune épine.
Animal dompté, à la sauvagerie trafiquée pour le service des hommes.
Félin génétiquement dégriffé.

Fleur de déclaration, de genou en terre et de gants couleur beurre frais.
Qui dissimule, mais qui s'offre.
Un don qui est demande, appel.
Exigence de réponse.

Fleur de grands sentiments.
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Lui.
Chevaleresque et transi. Glacé d'attente.
Eperdu. Perdu.

A terre sur le ballast.
A deux doigts des rails.
"Parler d'amour au bord du gouffre".

ViV

03 décembre 2007

Jean-Luc Lagarce

« Les lieux de l’art nous éloignent de la peur.

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Et quand nous avons moins peur, nous sommes moins mauvais. »

Jean-Luc Lagarce

29 octobre 2007

Droit Au Cœur - II

SENSATION 10

Tu pratiques régulièrement des soins corporels.
Tu les répètes sans te questionner sur leur absolue quotidienneté.
Tu manges plusieurs fois par jour.

Tu laves ton corps chaque matin avec un souci particulier adapté à chacune de ses parties.

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Tu laves tes dents avec une petite brosse - peut-être même as-tu choisi celle avec des poils inclinés qui traque le tartre dans le moindre interstice – et avec une pâte sortie d’un tube qui te promet tout à la fois la lutte prolongée contre les bactéries, l’haleine fraîche durant des heures et la blancheur de l’émail.
Tu laves ta peau avec un gel moussant qui en assure propreté et protection, dégage des senteurs calibrées par l’industrie cosmétique t’offrant un gage d’exotisme de salle de bain sans agresser le film lipidique et les défenses naturelles de ton épiderme.
Tu n’oublies jamais de bien sécher l’eau entre tes orteils sans quoi la peau fine s’y dessècherait.

Gare aux attaques dans les replis de ton corps.

Suite : Droit au Coeur III et IV, dans les archives...

27 octobre 2007

Droit Au Cœur - III

SENSATION 11

Tu fais tout cela et plus encore...

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Tu soignes ta coiffure, tu cultives ton look.
Tu assortis tes souliers à ta tenue.
Tu prends garde à ce que les teintes s’accordent harmonieusement entre elles,
tu veux te montrer sous ton meilleur jour.

Tu achètes même des magazines qui t'enseignent ce que c'est que d'être beau cette saison…

21 octobre 2007

Droit Au Cœur - IV

SENSATION 12

Ton âme, de quels soins l’entoures-tu ?
Ton essence-même, comment la traites-tu ?
Avec quelle crème de jour et de nuit luttes-tu contre son affaissement, contre les fatigues du temps qui la taraudent ?
De quel baume l’oins-tu pour lui éviter les gerçures, les crevasses, les failles ?
De quelle étoffe l’entoures-tu pour la protéger des bourrasques les jours de grand vent ?
De quelle ouate la ceins-tu pour lui éviter les meurtrissures ?

L’écoutes-tu ?

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Prends-tu soin de la caresser de mots choisis ?
Lui prodigues-tu l’espace et le temps de rêverie nécessaires à son épanouissement ?
Avec quels murmures la consoles-tu, de quelles mélodies la berces-tu ?
La nourris-tu des voix des sopranes qui élèvent et des mots des poètes qui la polissent ?
Quels chants d’amour et de mort lui chantes-tu pour lui enseigner la puissance de la vie ?

Le cœur de ton être, penses-tu à le traiter avec les égards nécessaires à sa survie ?

ViV

26 juillet 2007

Bernadette

LOUANGE 3

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C’est alors qu’est survenue Bernadette.
Bernadette et son prénom de miracle - un prénom, ce qui est nommé avant ?
Bernadette qui dit « faire corps avec l’impuissance ».

Cette phrase a contribué à me sortir de ma catalepsie, de cette absence au monde où j’étais.

« Quand tu ne bouges pas, tu avances quand même ».
Et cette image se substitue à celle du lapin pris dans les phares de la voiture.
Le mouvement ne s’arrête pas.
Alors sentir le mouvement plutôt que de chercher à se solidifier.

Etre le courant. Etre la rivière si tu n’es qu’un fétu.

Bernadette dit la fluidité.
Mon émotion devant une prosodie, une chevelure, une démarche fluides...
Elle m’a rendu la beauté qui existe.

Bernadette debout mais pas dressée.
Bernadette souffrante mais pas meurtrie.
Bernadette lumineuse mais pas brillante.

Bernadette a le courage de lutter pour être le ravi de la crèche. Respect.
Bernadette qui est une femme ; cela n’est pas anodin.
Tout a son importance.

A mes yeux en tout cas.

ViV

25 juillet 2007

Les Faux-Semblants

SENSATION 3

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Puis la couche suivante s'est effritée.
Celle que je ne voulais pas attaquer.

Celle des faux-semblants avec soi et avec l’amour.
Je croyais avoir besoin de ces leurres.
Je les traitais avec ménagements pour ne pas les briser.

Les tractations intérieures, les compromis,
les mal-être qu’on accepte de ne pas voir, de ne pas écouter
pour gagner du temps,
pour une pseudo stabilité,
pour un apparent confort.

Que de temps perdu.

Après s’être manqué si longtemps, le retour à soi ressemble fort à un retour au désert ...
il ne se fait pas sans violence ni sans douleur.

Et une couche de plus est tombée
avec l’appétit,
avec de nombreux kilos,
avec le sommeil,
avec l’expérience de l’impuissance.

ViV

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